Louis XVI Le Marin

« La nuit, un port de mer au clair de lune » Joseph Vernet

Il est de bon ton, encore de nos jours, de brocarder l’auguste mémoire du Roi Martyr qu’on dit avoir été gras et stupide. Comme on va le voir, Louis XVI, le fils du Dauphin de France était suffisamment intelligent et cultivé, jusqu’à étonner les hommes de l’art eux-mêmes.

Le 21 janvier 1793, cinq ans après la disparition en mer du grand marin, le roi qui restait toujours sans nouvelles interrompit ses prières pour demander « A-t-on des nouvelles de Monsieur de La Pérouse ? » 1 Le petit-fils du Bien-Aimé restera dans les mémoires comme Le Marin. Parler de la passion de Louis XVI pour la mer, ce n’est pas exactement comme évoquer son amour de la chasse ou de la serrurerie. C’est surtout rappeler que la France d’alors possédait une puissance navale qui la classait au premier rang des nations maritimes. La Marine Royale, celle qu’on persiste encore à appeler « La Royale », a été le chef d’œuvre de Louis XVI. Hélas la Révolution dite française fera le jeu de l’Angleterre, cruellement lésée par les redoutables corsaires du Roi de France.

1. Le Dauphin aime la mer

Cet amour royal pour la mer était un peu une nouveauté. La Famille de Bourbon en France aimait traditionnellement la chasse, la cavalerie, toutes ces disciplines qu’on pratiquait pied à terre. Le Roi était rarement un marin : la guerre sur mer était un accident, rarement une coutume.  Il est vrai qu’on ne voyait pas la mer depuis les balcons de Versailles et que les intérêts militaires étaient traditionnellement portés sur les frontières terrestres. L’éducation maritime des dauphins était donc passablement négligée.  Cela va changer avec le roi Louis XV. Le souvenir des deux grandes guerres de succession de la première moitié du XVIIIème siècle entre notamment, le royaume des lys et celui des léopards 2, va inciter le roi a donner une éducation maritime sérieuse à son fils le Dauphin Louis de France, ainsi qu’à ses petits-fils qui deviendront les trois derniers rois de fait de la Famille de Bourbon 3.  Le jeune dauphin grandira dans un siècle marqué par la guerre sur mer avec les corsaires anglais 4. Après le traité de Paris y mettant fin, ses proches entendront le roi Louis XV exprimer à mi-voix sa soif de posséder pour la France « la marine du peintre Vernet » 5. Le roi chargera donc son ministre Choiseul de relever notre puissance navale, ce que les Britanniques constateront à leurs dépens, à l’occasion de la Guerre Franco-Anglaise (1778-1783) pour le Nouveau Monde.

2. Un mozart des sciences maritimes

Une criante injustice est faite de nos jours à la mémoire de Louis XVI, même si on est revenu un peu de ces étranges suppositions.

Louis XVI par J.F. Duplessis (v. 1780)

Dès l’enfance, le Duc de Berry était travailleur, très intelligent, doté d’une excellente mémoire et d’une excellente constitution. Des historiens comme Paul et Pierrette Girault de Coursac ont consacré leur vie à réhabiliter la personne physique et morale de Louis XVI 6

Sous la conduite du célèbre géographe Philippe Buache, le Prince Louis (âgé de seulement 8 ans en 1762) gravait ses premières cartes maritimes en 1762 ; il n’avait que 8 ans… 

Ne s’extasie t’on pas devant Mozart qui à cet âge-là avait composé une cinquantaine d’œuvres lyriques ? Pourquoi ne crie t’on pas au prodige face au jeune dauphin qui réalisait un travail pour adultes ? On vous a dit que
Louis XVI montait et démontait des serrures à Versailles. Vous-a-t-on également révélé qu’à l’âge de 14 ans, très fort en mathématiques et familier avec l’astronomie, il montait et démontait des montres de marine, des horloges et des instruments de mesure à destination des voiliers de guerre ? Entrez dans les appartements du roi à Versailles (après avoir bien-entendu loué un habit de cour avec épée) et vous découvrirez un laboratoire de chimie et un cabinet de géographie. Si vous pouvez vous promener l’été en montgolfière avec vos enfants, c’est parce que Louis XVI fut le premier mécène des frères Mongolfier. Mais il encouragera également de cette manière les travaux du marquis de Jouffroy inventeur du premier bateau à vapeur 7.
             Louis XVI était d’abord un colosse blond aux yeux bleus. Ce grand cavalier préférait les courses en forêt et la chasse, aux bals de la cour. 
Cela permettra la circulation des ragots insultants (crées par le duc d’Orléans son cousin, futur régicide, avec la complicité de son frère cadet le comte de Provence) c’est l’extrême réserve dans laquelle se tenait le roi ; on prit cela pour de la timidité, qui ne pardonne pas à la cour. 
             Louis XVI parlait couramment latin, anglais, italien. Ses connaissances dans les sciences mécaniques ont stupéfié les ingénieurs de Cherbourg lors de sa visite officielle en 1786 ! Le roi travaillait jusqu’à 3h du matin et se levait tôt, soit 6h… Ce n’est pas donné à tout le monde ; je vous mets au défi…  Le reste est connu, ce prince magnifique à cheval était d’une pureté évangélique. Très conscient de sa valeur, en raison du Sacre, il sait qu’il est le Très Chrétien.

3. La Royale relevée !

Officiers d’Infanterie de Marine – 1775

En 1774 le roi Louis XVI a juste vingt ans. Il hérite d’une marine salement endommagée par la Guerre de Sept Ans (1756-1763). En 1774, Choiseul étant en disgrâce, le roi confie la Marine à de Boynes, qui brillera par son incompétence et sera rapidement remplacé par Antoine de Sartine (1729-1801). Ses réformes passeront très bien auprès du roi et des marins.  

Sept ordonnances sont publiées en septembre 1776, constituant une sorte de code de la marine qui impressionnera et inspirera Napoléon Ier lui-même ! Le ministre de Louis XVI ajoute cinq fonctions et administrations supplémentaires (Ingénieurs du Génie Maritime, Commissaires et Contrôleurs de Marine, Administrateurs de l’Inscription Maritime, Infanterie de Marine) aux postes et institutions déjà existants depuis 1689 (quatre corps d’officiers de Marine et les arsenaux de Brest, Rochefort et Toulon) 8.
             Alors que sous le ministère Boynes la Marine Royale possédait 66 vaisseaux de ligne et 37 frégates, au départ de Sartine (octobre 1780) elle alignera 82 vaisseaux de ligne, 71 frégates, 174 autres navires.
             Il est bon de rappeler que c’est sur la suggestion de son ministre, que Louis XVI signe l’ordonnance du 26 décembre 1774 qui fondait le prestigieux corps des fusiliers marins (Corps Royal d’Infanterie de la Marine).
On prétend de nos jours que cette institution a été créé par Napoléon III en 1856. Le neveu impérial relevait en fait une institution ravagée par la défaite militaire de son oncle. Cependant, il est établi que le corps des fusiliers marins a bien été fondée en 1774 par Louis XVI et non par Napoléon III 9.

Vous voyez ci-dessus un tableau représentant des Trois-Ponts de 110 bouches à feu, naviguant de conserve.
               Trois nouveaux types de vaisseaux sont conçus : le Trois-Ponts de 110 canons, le Deux-Ponts de Classe Tonnant de 80 canons, le Deux-Ponts de 74 canons. L’activité méritoire du ministre de Louis XVI relancait l’activité des chantiers navals et le recrutement militaire.  On disait : « Tout veut aller à la mer. » Le lieutenant de Granchain écrit en 1777 : « Sartine a repris l’œuvre de Richelieu et de Colbert avec la plus grande ardeur et surtout la plus rare intelligence. »
               Lorsqu’en 1782 l’amiral de Grasse perdit 5 vaisseaux de guerre aux « Saintes » 10 la province de Bourgogne offrit au roi un vaisseau de 110 canons. De plus, un effort de guerre national permit à Louis XVI de commencer la construction de 10 vaisseaux.  Pour surveiller la menace anglaise, la fortification du port de Cherbourg est commencée en 1779. Il s’agissait en fait de reprendre ce qui avait été fait par Vauban. L’ingénieur de Caux, missionné et encouragé par Louis XVI 11 fortifie l’Île Pelée et le rocher de Homet. Le Fort Royal est édifié sur la première île, et le Fort d’Artois sur la seconde. La construction du port-arsenal débute en 1788, dans le but de créer une grande digue pour protéger le mouillage des navires.

Les progrès techniques sont nombreux.     Monsieur de Sartine ordonne de remplacer le bronze par la fonte dans la fabrication des canons.
          Le bois pour les mâtures, qui continue de provenir des chênes exceptionnels de la forêt de Tronçais depuis Colbert, provient également des sapins de la Baltique qui arrivent à Brest, par canaux et rivières, depuis Riga.

         Les coques des navires sont doublées de cuivre. Le nouveau code par signaux de la Marine Royale devient tout simplement un modèle en Europe.
Les équipages (officiers mariniers, matelots et mousses) sont levés par conscription, pour un service d’un an. On comptait en moyenne 935 hommes d’équipage et 16 « surnuméraires » 12 pour un Deux-Ponts. Vous voyez ci-dessus les uniformes des « rouges », les officiers permanents. Les gentilshommes qui viennent temporairement de la marine marchande, ou qui servent dans la Royale à titre également temporaire portaient un uniforme bleu. C’étaient bien-sûr les « bleus ».  La vie du marin était rude, on s’en doute, mais aucun des marins de Louis XVI, du mousse au Chef d’Escadre en passant par le Capitaine de Vaisseau, n’aurait changé de métier, ce métier exaltant qui les faisait mépriser les « terriens ». C’était un petit peu également l’état d’esprit du gentilhomme servant dans la cavalerie, à l’égard du fantassin. Le simple fait de naviguer (et dans la Royale) anoblissait, si vous me passez l’expression, tout homme d’équipage. On pouvait commencer par être « moussaillon » dès l’âge de 9 ans, en raison du caractère excessivement rude du métier, qui nécessitait un apprentissage précoce. On passait ensuite « matelot » à 18 ans, si d’ici-là une lame ne vous a pas emporté par-dessus bord. Le marin affecté aux manœuvres de la voilure semble être issu d’une école du cirque :   il fallait avoir une constitution d’athlète, pouvoir grimper sur des cordages jusqu’à 30 mètres de haut et cela même en pleine tempête…

Tout en précisant que mon cœur est toujours allé aux corsaires et jamais aux pirates, j’avoue que j’ai toujours été, depuis l’adolescence, un fanatique absolu des aventures picaresques de « Barbe Rouge », du scénariste Jean-Michel Charlier et du dessinateur Victor Hubinon, les pères de « Buck Danny ». Le truculent Barbe Rouge commande le brigantin « Faucon Noir », renommé « démon des Caraïbes » par les corsaires royaux qui lui font la chasse.

Servi par un scénario choc et des dessins percutants, le tout étant très bien documenté, on prend, au fil des pages illustrées, la vraie mesure de la vie d’un marin du XVIIIème siècle sur ces grands voiliers. On frémit au spectacle des voiliers montant en haut du Grand Mat, secoués par la tempête, agrippés à des cordages parfois couverts de givre… 13. Je dois pourtant préciser que ce genre de pirates de papier, certes combattaient l’ordre établi, mais s’abstenaient, en nobles âmes, des actes cruels et barbares d’un Edward Teach dit Barbe Noire (1680-1718) par exemple. Mais laissons les pirates et revenons à la Marine du roi Louis XVI Le Marin.

Le « salut aux couleurs » si propre à « élever l’âme des exécutants au-dessus du scepticisme du siècle » (Amiral Auphan) était aussi une des nouveautés instaurées par Monsieur de Sartine, qui existe toujours de nos jours dans la Marine Nationale. De tels moments étaient nécessaires, par leur beauté et leur solennité, pour arracher le marin aux tracasseries sévères du quotidien : la mer qui menaçait de vous emporter dans le ventre des poissons après un moment d’inattention ; les locaux exigus, l’humidité (évidemment) imprégnant tout ; les vêtements trempés lents à sécher ; l’eau douce manquante pour se raser ; les épidémies (peste, typhus, scorbut) faisant des ravages dans ces villes flottantes 14. Justement voici un léger aperçu de ce qui était mis en place depuis le Ministère Sartine.
                        Monsieur de Sartine avait ordonné aux officiers de veiller à l’alimentation des marins. Au siècle de Louis XVI d’énormes progrès en matière de diététique avaient été faits depuis Louis XIV. Ces progrès étaient connus de M. de Sartine. Cela permit de diminuer grandement le nombre des malades à bord. Enfin l’instauration d’une nourriture végétale permit de lutter contre le scorbut qui, auparavant décimait des équipages de marins habitués à manger de la viande boucanée stockée à bord et, par définition, dépourvue de vitamine C…
               Chaque membre d’équipage devait se raser chaque matin et changer de chemise chaque semaine. On ordonnait deux bains par semaine, avec l’eau douce embarquée. La marin possédait son propre hamac. Le personnel embarqué sur les voiliers de guerre sera bientôt doté du « sac du marin » contenant des effets propres.
               Des innovations techniques permettent de régénérer l’air, surtout dans les entreponts. On parfume la cale et le faux pont 15 ! Toutes ces mesures rendaient le gouvernement de Louis XVI très populaire, quoi qu’en dise notre enseignement scolaire et universitaire.

4. L’épreuve du feu aux Amériques

Antoine de Sartine

Avant la conquête du Pacifique, il y eut la guerre maritime aux colonies britanniques des Amériques qui permit à Louis XVI de recueillir les fruits glorieux de ses innovations dans le domaine de la Marine.
  1775 : les insurgents d’Amérique font leur révolution et proclament leur indépendance (1776).
  1778 : Louis XVI signe un traité d’amitié et de commerce, puis un traité d’alliance militaire avec les rebelles, dans le but de porter un coup fatal à la puissance maritime anglaise. L’amiral d’Estaing prend la mer.

C’est se faire l’allié des francs-maçons américains. C’est une faute qu’une fois emmurée au Temple, Louis XVI reconnaîtra et regrettera. Londres prendra sa revanche.
En attendant, la Marine française, chef d’œuvre abouti de Sartine fait merveille. La puissance anglaise tremble. « L’attitude défensive ne correspond pas au caractère français ! » déclarait-il. En réponse, en hommage, Sir John Montaigu comte de Sandwich, Premier Lord de l’amirauté britannique de George III soupirait : « Nous sommes forcés d’admirer son génie et nous ne pouvons que gémir de n’avoir pas un homme comme lui. »
Les plus belles histoires ont toutes une fin. Sartine, bête noire du ministre des finances Jacques Necker (1732-1804), est jugé excellent ministre doté de génie, mais dispendieux. Necker fait pression sur Louis XVI pour son remplacement.  Le roi doit se séparer de lui à contrecœur. Sartine, disgracié, est remplacé par le duc de Castries qui sera aussi un très bon ministre 16
               Pendant ce temps, la Marine française fait merveille : victoires de Rochambeau au Antilles et du lieutenant-général de Guichen à la Jamaïque en 1780.     Un an plus tard, la garnison britannique de Yorktown capitule, après qu’une escadre ait échoué à ravitailler la colonie assiégée. La puissance de feu de la puissante escadre commandée par l’amiral de Grasse fait tomber la ville 17.
L’Angleterre se déclare vaincue et le Traité de Paris est signé en 1783, reconnaissant l’indépendance des insurgents américains. Amère victoire, certes pour Louis XVI, qui voit à Versailles l’ouverture des États-Généraux… Cependant le Royaume de France s’était imposée comme première puissance maritime mondiale, battant l’Angleterre sur mer. 1789 sera la revanche de la perfide Albion.

Cet après-guerre permit à la France, une fois le calme revenu de continuer le puissant travail d’amélioration et de modernisation initié par M. de Sartine. L’ingénieur Jean-Charles chevalier de Borda (1733-1799) donnait aux élèves la meilleure des formations navales. (Ci-contre sa statue dans le parc de la prestigieuse école navale de Brest). Son prestige égalait celui de son contemporain Jacques-Noël Sané (1740-1831) qui était également un brillant ingénieur naval. Sané était surnommé le « Vauban de la Marine ». C’est vous dire si son prestige était grand : de la fin de la Guerre d’Indépendance des Etats-Unis à la fin du Premier Empire, la presque totalité des vaisseaux de ligne lui devaient leur conception !

Sous le duc de Castries sont créés les corps des chirurgiens et des aumôniers d’escadre. La France aligne de nouveaux vaisseaux de ligne : le Duquesne, le Tourville, le Duguay-Trouin, le Jean-Bart… Lorsque le Comte de La Luzerne remplacera de Castries en 1787 la même politique de grandeur royale sur mer continuera, notamment dans le Pacifique.

5. L’expédition La Pérouse

Le navire au nom cocasse « La Boudeuse » avait emporté Bougainville, au départ du port de Nantes, en 1766. L’explorateur découvrira les îles Tuamotou, Tahiti, les Nouvelles Hébrides. Mais un nom éclipsera le sien pour la postérité, en raison du contexte dramatique qui l’entoure :  La Pérouse !

« Louis XVI donnant ses instructions à La Pérouse, 29 juin 1785 » une toile de Nicolas Monsiau (1817)

Jean-François Galaup, comte de La Pérouse (1741-1788), originaire d’Albi, était d’abord un héros de la Guerre d’Indépendance américaine. Il s’était illustré aux combats sur les bords de la Baie d’Hudson et avait navigué avec l’amiral de Grasse. Ce marin excellent était doublé d’un diplomate talentueux. Il va être choisi par Louis XVI pour le grand voyage autour du monde que le roi projette, de manière à battre l’Angleterre aussi sur ce terrain-là. Le roi se penche sur les préparatifs, que Sa Majesté règle dans les moindres détails. L’équipage sera composé, outre les personnels naviguant, de deux ingénieurs, deux astronomes, un dessinateur, Jean-Baptiste de Lesseps qui servira d’interprète, un minéralogiste, un jardinier et trois artistes-peintres. Les deux frégates quittent Brest le 1er août 1785. Les navires sont envahis par cinq vaches (attachées au grand mat…), une trentaine de moutons, une vingtaine de porcs, deux-cents poules, des sacs de pommes de terre, des haricots, des fruits, des choux, des laitues, du poisson séché…
                 Les navires quittent leurs embarcadères sous les cris enthousiastes de la foule : « Vive le Roi ! » Sur les 300 hommes qui partent, seuls 6 reviendront… La Pérouse, debout sur la dunette 18 de La Boussole, qui salue une dernière fois la foule qui l’acclame, est inquiet : le navire répond mal aux commandes du gouvernail. Cela lui sera fatal entre les récifs… L’expédition passe le Cap Horn et pousse en direction de la Sibérie. L’interprète a quitté le bord en septembre 1787.
A son arrivée à Versailles (22 septembre 1788) où il est reçu avec tous les honneurs, nul ne sait, ni lui ni le roi, que l’expédition a péri, corps et biens. 
                 En 1787 les deux frégates mouillent aux îles Samoa, où l’accueil des indigènes est chaleureux. Le lendemain de l’arrivée, La Pérouse, hésitant donne l’autorisation de remplir des citernes d’eau claire : il faut s’aventurer à l’intérieur des terres… Monsieur Fleuriot de Langle, accompagné du professeur Lamanon, de 20 marins armés et de quelques fusiliers marins quittent les navires : un cap les cache aux frégates et ils seront bientôt hors de portée des canons, ce qui inquiète leur commandant. Le petit détachement militaire sera vite entouré par deux-cents indigènes hostiles. Ne parvenant pas à comprendre ce qui leur est demandé, l’un des Français fait un geste brusque… Aussitôt, l’un des indigènes le frappe de sa machette en corail et tout va rapidement dégénérer !

Les malheureux qui sont attaqués avec cruauté tentent de riposter.  Au bruit des détonations, La Pérouse se hâte de leur porter secours, mais il sera trop tard. Il découvrira, dans la baie à marée basse, à demi enlisés dans le beau sable blanc rougi de leur sang, les corps de 12 personnes dont Fleuriot et le professeur, ainsi que 27 blessés graves. Le « bon sauvage » est une invention de Rousseau… On retrouvera le journal personnel de La Pérouse où figuraient ces lignes rageuses : « Je bous cent fois plus de colère à l’égard de ces philosophes qui soutiennent de telles inepties, que contre les sauvages eux-mêmes. Lamanon, qu’ils ont massacré, nous déclarait encore le soir précédent que ces gens-là avaient moralement bien plus de valeur que nous ! »
L’expédition continue cependant son périple, conformément aux souhaits du roi, en direction de Botany Bay. La lettre qui l’annonce, et qui part d’Australie grâce à des marins anglais, sera la dernière que Louis XVI recevra… 19
 
La Boussole et L’Astrolabe qui appareillent le 10 mars 1788, partent pour leur dernier voyage. En 1791, Louis XVI ordonne à l’amiral Antoine Bruny d’Entrecasteaux de partir à la recherche des frégates. Le militaire, qui est persuadé que des survivants sont sur l’île de Vanikoro, donne des ordres pour mouiller l’ancre et débarquer. Hélas son équipage, gagné aux idées nouvelles, se mutine et l’assassine 20.

Le naufrage des canots de secours de La Pérouse …

C’est le navigateur Jules Dumont d’Urville qui découvrira, au XIXè siècle, les épaves de l’expédition de La Pérouse. On en sut un peu plus grâce à ses découvertes. Selon lui, les navires auraient projeté sur les récifs de Vanikoro en raison des tornades et des cyclones effroyables qui ont cours dans ce recoin du Pacifique. Ce sera aussi l’opinion de l’amiral Maurice-Raymond de Brossard du Bourg, qui fera des recherches en 1964 sur place 21. On pense ordinairement que les malheureux navigateurs échoués, ont été, soit noyés, soit victimes d’anthropophages…  Leur fin affreuse n’aura pas été un sacrifice inutile : leur contribution à la connaissance de l’océan Pacifique aura été une découverte majeure.
 
Sous Louis XVI, la France développe le rayonnement de ses grands ports maritimes : Toulon, Cherbourg, Bordeaux, Nantes, Rochefort, Marseille. Du 21 au 26 juin 1786, Louis XVI visitera le port de Cherbourg, « un obusier braqué sur le ventre de la Grande-Bretagne » (extrait du Journal d’Aimée de Coigny). La population lui fera en triomphe. Une femme, dans la pauvreté la plus extrême avec 12 enfants, s’était précipité devant Louis XVI pour lui supplier de lui venir en aide. Au roi, qui donna aussitôt des ordres pour que cela soit fait sur l’heure, elle demanda à l’embrasser. Le roi répondit aussitôt « à mon tour madame ! » et il l’embrassa. Cette femme, éperdue de reconnaissance, criera : « Je vois un bon roi et je ne désire plus rien au monde ! » Louis XVI se rend vite compte à Cherbourg que, quoi qu’en prétende la courtisanerie de Versailles et ses philosophes, le peuple aime son roi. Louis XVI écrivit, « Je n’ai jamais mieux goûté le bonheur d’être roi, que le jour de mon Sacre et depuis que je suis à Cherbourg. » Sur les quais, dans les rues, partout on entend le même cri : ‘Vive le Roi ! Vive notre bon Roi ! » A maintes reprises, Louis XVI, ivre de joie, répondait « Vive mon peuple ! »
A ce roi qui exprima son souhait de faire la tournée des grands ports, l’Assemblée interdira le voyage : les révolutionnaires craignaient que cela augmente la popularité de la royauté…
 
Lorsque Louis XVI accéda au trône, le royaume ne possédait que 60 bâtiments de guerre en mauvais état. En 1789 ce sont 280 navires qui seront à flot, contre 170 pour l’Angleterre. Le Roi de France a le premier compris que la prospérité du royaume dépendait essentiellement de ses opportunités sur mer. Mais, entre 1789 et 1815, ce premier rang mondial passera à l’Angleterre…  C’est au nom de la déesse Égalité, que la belle Marine de Louis XVI sera dévastée, anéantie.

7. Le crépuscule du chef-d’œuvre de Louis XVI

L’indiscipline, la mutinerie sont encouragés. A Toulon, comme dans d’autres ports, les officiers royaux commencent par être molestés. « La discipline militaire est anéantie. » écrit Louis-Antoine de Bougainville. Madame de Tourzel Béarn 22 écrit dans ces célèbres mémoires « Souvenirs de quarante ans : 1789-1830 » :
« Depuis l’établissement de jurés pris parmi les matelots pour juger les fautes d’insubordination, celles-ci s’accroissaient de jour en jour. » A Brest, l’escadre se mutine. Des ministres, comme le secrétaire d’état à la Marine, Henri de La Luzerne 23 démissionnent. Tous ces troubles amènent forcément un affaiblissement de notre puissance sur mer. Cependant, cela n’empêchera pourtant pas la Convention de déclarer la guerre à l’Angleterre en 1793 : on décrète assez imbécilement que le matelot n’a pas besoin d’une école particulière ; les différences entre marine de guerre et marine marchande sont supprimées.

Napoléon Bonaparte qui tentera de réorganiser la Marine ne réussira qu’à construire une flottille à Boulogne, songeant à envahir la Grande-Bretagne.
              A Aboukir (1798) Nelson écrase la flotte républicaine. 

Le désastre de Trafalgar (1805) interdira l’accès à l’océan à la Marine impériale : Nelson sera mortellement blessé mais vainqueur : 17 vaisseaux français capturés, 4.500 morts côté français (contre 1.100 côté anglais). En 1805, la Marine française a sombré et cela seul suffira à condamner le Ier Empire : en dépit du génie militaire du Corse et sans prendre même la peine d’évoquer ici la sanglante crétinerie des sans-culottes de 93, de tous les Bourbon Louis XVI avait compris le premier que la sûreté du royaume de France ne se jouait pas sur terre mais sur mer…
L’historien de la Marine Etienne Taillemitte écrivit d’ailleurs « On peut penser que Napoléon ne serait pas mort à Sainte-Hélène s’il avait disposé de la Marine de Louis XVI. »
 
On sait qu’à Willemsbad en 1782, soit sept ans avant la Révolution, le Congrès International des Illuminés préparait les évènements à venir. On y pérorait et déclarait beaucoup de choses, entre autres, ceci : « Cette révolution sera l’ouvrage des sociétés secrètes. » L’intervenant ajoutait une autre phrase encore plus terrible :

« Tous les efforts des princes pour empêcher nos projets seront pleinement inutiles. » En effet hélas, aucun effort du Roi de France ne permettra de sauver sa Marine et son Trône. » 


  1. Jean-Francois de Galaup comte de La Pérouse a disparu le 7 février 1788 en plein
    Pacifique, dans la mer de Corail. On sait maintenant que ses deux frégates La Boussole et L’Astrolabe s’étaient échouées sur les récifs de l’île de Vanikoro. ↩︎
  2. Les guerre de succession d’Espagne (1701-1714) et d’Autriche (1740-1748) ↩︎
  3. Les trois derniers rois de fait ont été Louis XVI (1754-1793), Louis XVIII (1755-1824) et son frère cadet Charles X (1757-1836). A ces princes qui ont pu régner avec la permission de la Providence, il faut ajouter leur neveu Louis XVII, roi de droit, dont la date officielle de la mort au Temple (1795) est toujours impossible à affirmer. ↩︎
  4. La Guerre de Sept Ans (1756-1763) ↩︎
  5. Claude-Joseph Vernet (1714-1789) à ne pas confondre avec son petit-fils, également peintre de marine, Horace Vernet (1789-1863) ↩︎
  6. Louis XVI de plus était un colosse. Le manteau de son sacre, conservé au Musée des
    Archives Nationales, donne les dimensions du vêtement : le roi mesurait 1,90 m ! Il faut avoir lu l’indispensable des époux de Coursac « Louis XVI un visage retrouvé – Portrait physique et moral du dernier Roi Très Chrétien » (O.E.I.L. 1990) ↩︎
  7. Le marquis Claude François Dorothée de Jouffroy d’Abbans, architecte naval et puissant industriel grâce au mécénat de Louis XVI, a conçu les premiers bateaux à vapeur. Le 15 juillet 1783, à bord du premier pyroscaphe, ou bateau à vapeur muni de roues à aubes, il a remonté la Saône à hauteur de la ville de Lyon sur plusieurs kilomètres. Une rue à Paris, la rue Jouffroy d’Abbans permet au passant de se souvenir de ce grand Champenois. ↩︎
  8. Les ministres de la Marine entre 1771 et 1787 :
    – Pierre Bourgeois marquis de Boynes (9 avril 1774 – 20 juillet 1774)
    – Anne Turgot baron de Laune (20 juillet 1774 – 24 aout 1774)
    – Antoine de Sartine comte d’Alby (24 aout 1774 – 13 octobre 1780)
    – Charles de la Croix marquis de Castries (13 octobre 1780 – 24 août 1787)  ↩︎
  9. C’est une triste habitude. On a coutume de dire que c’est à Louis-Philippe d’Orléans que nous devons la conquête de l’Algérie, notre ancienne province. On oublie de rappeler que cette conquête commença sous Charles X, le 14 juin 1830. Le duc d’Angoulême, fils de Charles X, conduisit un corps expéditionnaire dans le but de prendre Alger. Cette victoire militaire, éclipsée par la révolution de juillet 1830, posait la base de la présence française en Algérie. ↩︎
  10. Ce qu’on appelle la « Bataille des Saintes » avait opposé les Anglais aux Français le 12 avril 1782. Ces derniers étaient commandés par le comte de Grasse, dont la victoire sur l’amiral anglais Graves, l’an passé, avait permis la prise de Yorktown et l’indépendance des États-Unis. Mais ce jour-là, 12 avril 1782, de Grasse est battu par l’amiral Rodney. De Grasse accusera ensuite ses deux chefs d’escadre Vaudreuil et Bougainville d’avoir désobéi à ses ordres. Un conseil de guerre sera ordonné par Louis XVI. Bougainville sera condamné, mais les autres officiers seront acquittés. De Grasse sera interdit de vaisseau et il subira pendant plus d’un siècle l’opprobre de la Marine française. En revanche, les Américains lui rendirent toujours hommage. ↩︎
  11. Le roi se rendra sur le chantier en 1786. ↩︎
  12. L’homme d’équipage engagé comme « surnuméraire » est un marin qualifié, mais subalterne (comme le mousse, le pilote, le calfat qui est chargé de veiller à l’étanchéité des coques en calfeutrant en cas de coup dur, le voilier, etc.) ↩︎
  13. Charlier situe le début de sa saga en 1715 (tome 1) époque de l’adoption d’Eric Le
    Rouge par la Barbe Rouge. « Si on considère que le fils de Barbe-Rouge est âgé de 25 ans lors de ses aventures, on peut donc situer l’action de la série autour de 1740. » (Wikipedia) ↩︎
  14. En raison de la proximité avec les …rats qui grimpaient dans les soutes lors des escales, les marins pouvaient être confrontés au drame de la peste. On pense que c’est là l’origine des légendes des vaisseaux fantômes. Une chanson traditionnelle de marins, « Le Corsaire de Saint-Malo » raconte le cas véridique d’un équipage de voilier décimé par la peste. ↩︎
  15. Le faux-pont désignait le pont placé sous le pont supérieur. ↩︎
  16. Sartine excellait à améliorer les performances de ses vaisseaux et le quotidien de ses chers marins. Cependant il ne put endiguer le gaspillage des officiers de Marine… Necker l’accuse de détournement d’argent. Sa seule faute aura été de n’avoir point canalisé les dépenses de guerre et « d’avoir émis des emprunts au profit de la Marine sans en informer le ministre des finances et le roi. » Wikipedia ↩︎
  17. De Grasse commandait une armada de 28 vaisseaux transportant 3.500 hommes de troupe ! L’escadre de secours anglaise n’avait aucune chance. ↩︎
  18. Dunette : pont arrière du vaisseau ↩︎
  19. En 1779, Louis XVI avait ordonné à ses commandants de vaisseaux de ne point inquiéter les pêcheurs anglais. Il obtint de Londres la réciprocité pour les pêcheurs français. ↩︎
  20. Selon d’autres sources, le chevalier d’Entrecastaux aurait trouvé la mort le 21 juillet 1793, atteint de scorbut. ↩︎
  21. L’amiral de Brossard rapportera en Europe la cloche de l’Astrolabe. ↩︎
  22. Pauline de Tourzel, comtesse de Bearn (1771-1839) était une familière de la Famille Royale. Elle a été l’une des nombreuses personnalités qui reconnaîtront Louis XVII, contre l’avis de Louis XVIII puis de Charles X. ↩︎
  23. Après la mutinerie de l’escadre de Brest, de Menou fait à l’Assemblée un rapport en rejetant la faute sur « le ci-devant Luzerne » et le déclare « indigne de la confiance de la Nation ». Les jours suivants, les critiques continuent de pleuvoir, alors que le roi lui avait écrit peu de temps auparavant qu’il avait toute sa confiance. Découragé, Henri Guillaume de La Luzerne, seigneur de Beuzeville et de Rilly, baron de Chambon (1737-1799) remet sa démission au roi. Louis XVI l’accepte en témoignant à son ancien secrétaire d’État toute l’estime que lui avait inspirée son dévouement pour sa personne. ↩︎

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